23/02/2016

L'alcool sous la loupe

La sécurité routière au sens large fait partie des principales préoccupations et raisons d’exister du Touring Club Suisse, tant au niveau central qu’au sein de ses sections cantonales. De nombreuses manifestations et publications en témoignent.

C’est ainsi que, lors des dernières «Automnales», dont la Fondation des parkings était l’hôte d’honneur, des membres de la commission Sécurité et Prévention de la section genevoise du TCS étaient présents sur ce stand. Les visiteurs ont été sensibilisés à la question de la consommation d’alcool et aux risques qui y sont liés pour quiconque n’adopterait pas la formule désormais emblématique: «Boire ou conduire, il faut choisir». Pour s’en convaincre, ils ont eu la possibilité d'effectuer, grâce à une animation mise sur pied par la section et munis de lunettes simulant différents taux d'alcoolémie, un parcours présentant quelques embûches. Il a même été proposé à ceux qui pouvaient avoir un doute sur leur état du moment de faire un test avec un éthylomètre pour se déterminer quant à leur trajet de retour…
Nous revenons dans ce petit dossier sur un certain nombre d’enseignements qu’il était possible de glaner sur la question, lesquels font d’ailleurs partie pour la plupart de communications de l’Office fédéral de la santé publique, du Bureau de prévention des accidents (bpa) et d’Addiction Suisse. Celles-ci s’étendent souvent aux «drogues illégales», mais nous nous en tiendrons ici à l’alcool.

Etudes et statistiques

En Suisse, on estime qu’environ 80% des personnes âgée de 15 à 74 ans consomment de l’alcool plus ou moins régulièrement. Dans le cadre d’enquêtes menées en Suisse romande, une personne sur trois en possession d’un permis de conduire a reconnu avoir consommé occasionnellement trop d’alcool alors qu’elle allait se mettre au volant, alors que chez les adolescents et les jeunes adultes près d’un sur deux (garçons) et d’une sur cinq (filles) admettent avoir conduit au moins une fois en étant ivre; chez les jeunes hommes de 16 à 20 ans, un sur dix reconnaît même l’avoir fait plusieurs fois.
Une statistique de 2009 estimait que l’alcool a joué un rôle causal ou concomitant dans environ 14% des accidents: il était en jeu dans environ 12% des accidents ayant causé des blessures graves ou mortelles et dans environ 8% de ceux ayant entraîné des blessures légères.
Il n’étonnera personne d’apprendre que ces accidents sont particulièrement fréquents le week-end, le plus souvent la nuit ou au petit matin. Les jeunes hommes de 18 à 24 ans y sont très fréquemment impliqués (sortie de bars, discos ou autres lieux de loisirs). En fait, il s’agit souvent de personnes qui boivent d’habitude modérément mais occasionnellement beaucoup et qui se mettent ensuite au volant.

Les effets

L’alcool, même consommé en petites quantités, diminue les capacités de concentration et de réaction, modifie les perceptions visuelles, perturbe l’équilibre et la coordination, réduit l’attention et allonge le temps et la justesse des réactions, fausse l’appréciation de ses propres capacités et incite à prendre des risques. En résumé, les performances diminuent alors même que naît une propension à se surestimer…
Une conséquence moins connue de la consommation d’alcool mérite une explication plus détaillée. Comme l’indique Addiction Suisse dans une publication sur les jeunes et l’alcool, notre cerveau fonctionne à deux niveaux. Ses performances basiques nous permettent de faire face à tout ce dont nous avons l’habitude et que nous avons en quelque sorte automatisé. Les réserves de capacité ne sont mobilisées qu’au moment où nous sommes confrontés à des événements imprévisibles que nous ne maîtrisons pas bien. Appliqué à la conduite, cela signifie que les automobilistes expérimentés se débrouillent sans problème avec leurs performances basiques pour parcourir leurs trajets habituels. Ce n’est que lorsqu’ils sont confrontés à une situation inattendue ou imprévisible qu’ils doivent recourir à leurs réserves de capacité: elles leur permettent de réagir de manière adéquate, d’évaluer l’effet de cette réaction et de mettre encore en œuvre une réaction d’urgence en cas de nécessité. Tout cela doit aller très vite. Or les effets de l’alcool se répercutent en priorité sur les réserves de capacité et ensuit seulement sur les performances basiques, avec l’augmentation de la quantité. Ainsi, jusqu’à environ 0,5 pour mille, les automobilistes chevronnés disposent de suffisamment de réserve de capacité pour réagir adéquatement à des situations critiques. A partir de 0,5 pour mille, les réserves de capacité sont réduites au point qu’une réaction suffisamment rapide et appropriée devient presque impossible. Dès 1 pour mille, les capacités de base sont elles aussi notablement affectées, ce qui peut être problématique même dans des situations connues. A noter encore que les conducteurs inexpérimentés doivent, eux, pouvoir compter sur leurs réserves de capacité même dans des situations courantes… CQFD !

Les risques

Le risque zéro n’existe pas, dit-on, et c’est une réalité: la vie elle-même en est un… ou plutôt une succession. Il y a ceux que nous subissons (les attentats terroristes en fournissent une dramatique illustration) et ceux que nous prenons (dans le même ordre d’idée, choisir de passer ses vacances dans des pays réputés peu sûrs).
Parmi ceux que nous prenons consciemment – parce qu’il est impossible d’échapper aux informations et mises en garde à ce sujet – peu nombreux sont ceux qui peuvent avoir autant de conséquences graves que la conduite sous l’emprise de l’alcool. Mise en danger de la vie et blessures infligées à des tiers ou à soi-même, lourdes conséquences financières, mesures administratives (perte du permis de conduire, inscription au casier judiciaire), répercussions sur l’emploi et la vie sociale… on en oublie sans doute.
Elevé, ce risque est de surcroît pris de manière totalement gratuite, alors qu’aucun avantage n’y est lié. Hormis des actes extrêmes dont l’actualité peut offrir quelques exemples (du genre attaquer un poste de police avec un hachoir, comme on l’a lu récemment… !), on peine même à lui trouver un équivalent dans la vie courante. La question s’impose donc: pourquoi sont-ils si nombreux à le prendre?

Pourquoi certains conduisent-ils malgré tout dans cet état?

Chacun devrait en effet se poser la question… même s’il a pu lui arriver d’en faire partie et d’échapper au pépin et même au contrôle. Ce qui, par parenthèse, tendrait à indiquer que les statistiques à ce sujet sont en dessous de la réalité.
Des éléments de réponse sont donnés par Addiction Suisse dans son étude à vocation préventive sur les jeunes et l’alcool. Certains leur sont plus spécifiques alors que d’autres valent pour tous.
Si le conducteur chevronné peut difficilement invoquer un manque de connaissance à ce sujet, si l’influence du groupe et le goût du risque tendent à diminuer sensiblement avec les années, la réduction de la capacité de faire des choix raisonnables sous l’influence de l’alcool et le manque d’anticipation sont certainement des raisons communes à tous les âges.
Jeune ou moins jeune, l’alcoolisation empêche d’évaluer correctement et les dangers réels et ses propres capacités. L’addition de ces deux incapacités peut être catastrophique dès lors qu’elle ne permet pas de prendre la seule décision qui s’impose: renoncer à conduire. Pour les auteurs de l’étude, les personnes ivres se sentent même souvent particulièrement aptes à conduire! Quant au manque d’anticipation, volontaire ou un peu inconscient (ce qui revient quasiment au même), il empêche de penser au retour avant de sortir pour une fête ou simplement un repas arrosé.
Et là nous devons bien admettre, pour une part, l’influence «culturelle» dans les régions du monde où l’alcool est omniprésent, où en particulier, comme chez nous, la connaissance et le goût du bon vin accompagnant la bonne chère font partie de «la bonne vie», avec la détente, l’euphorie, les relations voire la notoriété que cela procure. Dans ce contexte, s’en priver ou refuser à participer (comme conducteur ou passager) au déplacement que cela implique est encore souvent entaché d’une image de pisse-froid ou de «mauviette». Dès lors, jeunes ou moins jeunes, on y va et on verra bien… et toute l’erreur à corriger est là.

En guise de conclusion

Le TCS ne se fait pas d’illusions excessives: son action – et cet article en fait modestement partie – n’est qu’une goutte d’eau dans l’océan des mises en garde justifiées par l’importance de la cause. Mais si, à sa lecture, ou après la visite des dernières Automnales, quelques personnes seulement renonçaient dorénavant à prendre le volant après avoir bu plus d’un verre ou deux, ou anticipaient en prévoyant un autre moyen de transport pour l’aller-retour ce soir-là, ce serait déjà un succès. A multiplier bien sûr au gré de mises en garde toujours renouvelées… et malheureusement de faits divers qui devraient au moins servir d’exemples. Pour que «boire ou conduire» soit un jour une vraie alternative: ou l’un ou l’autre.

 

Didier Fleck

Coup d’œil dans la loi…

Au regard de la loi, le conducteur devra rester constamment maître de son véhicule de façon à pouvoir se conformer aux devoirs de la prudence. Toute personne qui n’a pas les capacités physiques et psychiques nécessaires pour conduire un véhicule parce qu’elle est sous l’influence de l’alcool, de stupéfiants, de médicaments ou pour d’autres raisons est réputée incapable de conduire pendant cette période et doit s’en abstenir.
En ce qui concerne l’alcool, à partir de 0,5 pour mille on est considéré comme inapte à conduire. Il arrive également que des personnes qui n’ont pas atteint ce taux soient considérées comme telles. C’est le cas lorsque d’autres éléments influant sur leurs capacités (maladie, fatigue…) s’ajoutent à une consommation même modérée.
La conduite d’un véhicule automobile avec une alcoolémie de 0,5 à 0,79 pour mille est considérée comme une «infraction légère» et, selon les circonstances, punie par une amende ou des arrêts, indépendamment des mesures administratives (avertissement, retrait de permis en cas de récidive).
Conduire avec une alcoolémie de 0,8 pour mille ou plus est une «infraction grave», punie d’amende ou d’emprisonnement et du retrait de permis pour au moins trois mois. La peine dépend de la gravité de la faute commise et des antécédents et les mesures administratives seront elles aussi plus sévères dans ce cas.

… et dans le contrat d’assurance

Aux blessures éventuelles, sanctions pénales ou administratives peuvent s’ajouter des conséquences financières non négligeables. Lors d’un accident, une enquête est menée pour établir les responsabilités respectives des diverses personnes impliquées. La détermination du taux d’alcool dans le sang en fait partie. Les assurances (responsabilité civile, accidents) peuvent pénaliser directement les personnes responsables d’un accident alors qu’elles étaient sous l’influence de l’alcool en réduisant leurs prestations. D’autre part, un recours contre un conducteur fautif pour négligence grave peut obliger celui-ci à rembourser des sommes substantielles sur des versements faits à des tiers, allant jusqu’à des centaines de milliers de francs selon la gravité des cas! 

L'alcool sous la loupe

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