23/02/2016

Aptitude à conduire: quels critères?

Comme le relevait un peu cyniquement un commentateur lors d'une récente émission de télévision, tous les vieux ne sont pas dangereux au volant, mais certains oui...Reste à identifier lesquels!

En Suisse on compte près de 900 000 personnes âgées de plus de 70 ans, plus de 40% ont un permis de conduire et l’on peut tabler sur une augmentation de ce nombre au cours des prochains lustres. On le sait, à partir de cet âge, celles et ceux qui souhaitent continuer de conduire sont soumis à un examen médical tous les deux ans. À Genève, pratiqué par des médecins agréés par l’Office cantonal des véhicules et dûment formés à cet effet, cet examen porte sur des aptitudes physiques et mentales censées être essentielles à la conduite d’un véhicule et aux responsabilités que cela implique. 

D'autres critères?

Dans les faits, on entend souvent dire, y compris par des personnes qui l’ont subi, que cet examen est un peu «léger»: la vue, l’ouïe, une certaine mobilité générale et évidemment l’absence de signes d’une incapacité psychique pour ne pas parler de démence. La possible extension de la liste des praticiens aujourd’hui agréés aux médecins de famille avive la crainte d’un examen laxiste, trop bienveillant, notamment parce qu’il est bien difficile pour un praticien de dire à son patient qu’il doit renoncer à sa voiture. En revanche, le «médecin de famille» a souvent une très bonne connaissance de la santé physique et mentale, des antécédents et des dispositions de son patient, qui ne saurait lui cacher ce qui n’apparaîtra peut-être pas dans une consultation ad hoc occasionnelle. Il peut aussi le conseiller mieux que ne le ferait un «étranger».
Un lecteur nous a écrit récemment pour nous dire qu’ayant passé pour la première fois cette visite médicale, il considérait «qu’il s’agit d’une simple formalité, certes pas tout à fait inutile, mais complètement éloignée de la réalité». Et d’ajouter qu’il a depuis longtemps identifié «plusieurs comportements typiques de conducteurs âgés qui ne devraient plus conduire»… et dont il nous livre la liste:
 

  1. Circuler sur une route large lentement sans raisons et très (trop) à droite.
  2. Stationner ou manœuvrer difficilement.
  3. Donner manifestement trop de gaz et faire patiner l'embrayage sans vraiment bouger.
  4. Ne plus être capable de conduire n'importe quelle voiture après quelques minutes ou kilomètres d'adaptation.
  5. Ne plus vouloir conduire une autre voiture que la sienne.
  6.  Ne plus envisager d'en changer.

Pas déterminants

Certes nous avons déjà tous observé, de près ou de loin, ce type de comportements, dont les trois derniers en tout cas relèvent du même phénomène: une plus grande difficulté à s’adapter au changement. Cela ne vaut d’ailleurs pas que pour la conduite d’une automobile: alors que des enfants de 5 ou 6 ans nous émerveillent ou nous consternent – c’est selon! – par leur faculté à maîtriser des jouets inspirés par les technologies informatiques voire les téléphones portables de leurs parents, bien des aînés ont besoin de plusieurs jours d’intense méditation pour atteindre le même résultat… quand ils y parviennent.
Faut-il pour autant faire de ces comportements des critères d’aptitude à la conduite d’une automobile? Nous ne le pensons pas et pour diverses raisons.
Les signes dont il est question ci-dessus sont évidemment révélateurs, mais moins objectifs et à nos yeux moins déterminants que des critères comme la vue, une certaine souplesse physique et l’aptitude à concentrer son attention sur la route et le trafic.
D’autre part, ces observations devraient relever d’autres milieux que le corps médical, auquel on ne saurait demander de placer ces patients en situation pratique. Il y faudrait au moins un simulateur de conduite, au mieux un examen de terrain. Alors quoi? Obliger tous les seniors à faire tous les deux ans dans la septantaine puis chaque année à partir de 80 ans un parcours routier avec un moniteur d’auto-école ou un collaborateur de l’Office cantonal des véhicules? Voilà qui semble un peu illusoire.
Et puis, les aînés au volant ne sont sûrement pas les seuls à conduire lentement sur une route dégagée, à ne pas être très à l’aise dans un créneau de stationnement, à faire patiner leur embrayage au démarrage, à appréhender un peu un changement de véhicule. On pourrait y ajouter notamment les comportements dans les giratoires, sur l’autoroute ou dans les parkings souterrains…

Une "dangerosité" à relativiser

Pour reprendre le constat cynique sur lequel s’est ouvert ces lignes, un durcissement se justifierait peut-être si la majorité des seniors étaient à l’évidence des dangers publics. Or la statistique révèle que les plus de 70 ans n’apparaissent que dans 7% des accidents de la route… et souvent dans des circonstances qui ne suscitent pas de commentaires particuliers lorsqu’ils sont le fait de conducteurs plus jeunes.
Dès lors, sauf à vouloir balayer l’essentiel des conducteurs âgés du trafic, ce qu’il faut s’efforcer de déceler, ce sont d’abord les causes d’une réelle inaptitude. A l’heure actuelle, aucun examen spécifique ne permet d’évaluer avec certitude l’aptitude à la conduite. Mais l’autorité n’est pas totalement démunie pour autant. Dans certains cas, lorsque l’examen médical ne permet pas de poser un jugement définitif, d’autres évaluations peuvent être considérées comme nécessaires et il est alors procédé à des tests psychotechniques et à des examens confiés à un neuropsychologue, inspirés de ceux qui sont utilisés pour diagnostiquer les démences séniles.
Au vu du degré objectif d’insécurité que présentent les seniors au volant, nous pensons que la vigilance et l’arsenal actuels permettent d’éviter l’essentiel des risques intrinsèques. Reste aussi le sens des responsabilités qui les amène par eux-mêmes ou, comme le suggère notre lecteur, sur la recommandation de leur entourage, à renoncer à conduire ou à se limiter à des trajets où le risque est encore réduit. Si l’observation et la statistique devaient un jour montrer, par exemple au gré d’un sensible allongement de l’espérance de vie, que ce risque augmente, il serait temps de mettre sur pied de nouvelles dispositions.

Didier Fleck

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23/09/2015

Humeur, Conduire ou mourir ?

Les lecteurs plus ou moins réguliers de cette page savent qu'au-delà d'informations utiles sur des prestations fournies par le TCS /cours, voyages...) nous aimons y mettre un peu de tripes ou de coeur, c'est selon. L'actualité nous en fournit souvent la matière. le titre ci-dessus pourrait faire penser de prime abord qu'il va s'agir d'accidents de la circulation que nenni!

Dans une précédente chronique (mai 2015), nous nous sommes essayés à quelques conseils pour que les aînés gardent le plus longtemps possible la forme qui les aidera non seulement à conserver leur permis, mais aussi, mais surtout une vie valant la peine d’être vécue. Et paf! Quelques jours plus tard, la Tribune de Genève consacrait presque une pleine page aux propos d’un médecin américain, Ezekiel Emanuel, qui considère, lui, qu’il faut laisser faire la nature «et mourir de la première chose qui m’emportera», sans recourir aux médecins, aux médicaments, aux dépistages... Cet ancien conseiller de Barack Obama, qui dirige aujourd’hui le Département d’éthique médicale et des politiques de santé de l’Université de Pennsylvanie, va plus loin: c’est à 75 ans qu’il met la limite, pour lui et implicitement pour les autres, d’une existence qui a un sens. Au-delà, ce serait inexorablement un déclin, une vie vide… 

Annonçant une conférence de ce Monsieur, l’article de notre confrère ne proposait pas de commentaire sur ce que nous sommes quant à nous tentés de taxer d’élucubrations. Tout au plus une question: que se passera-t-il en 2032 lorsque vous aurez atteint les 75 ans? L’éthicien s’en tire par une pirouette qui vaut son pesant d’incohérence et situe à nos yeux le personnage et l’importance qu’il convient d’accorder à son propos: «Je me réserve le droit de changer d’avis et de produire une défense vigoureuse et raisonnée d’une vie aussi longue que possible. Cela signifiera, après tout, que je suis resté créatif». 

Ouf! L’insignifiance de cette théorie et de la manière de la soutenir ne devrait pas réduire à néant nos efforts pour convaincre les aînés qu’il existe des moyens de se maintenir en forme, physiquement et moralement, et que cela en vaut la peine. Bouger, se nourrir convenablement, ne pas abuser des bonnes et encore moins des mauvaises choses, rester branché sur les affaires du monde et de la cité, par exemple en offrant du temps bénévolement, et continuer de se former, que ce soit par la lecture ou par des cours. Et puis aimer les gens, sa famille, son voisin ou la caissière du supermarché, pour aimer la vie. 

Et c’est là que nous pouvons redonner à notre titre le sens qu’on a pu y voir initialement: non, les aînés ne sont pas condamnés à se tuer ou, pire, à tuer au volant, comme le laissent entendre certains commentaires. Contrairement aux assertions de M. Ezekiel Emanuel, il y a bien des moyens de ne pas simplement subir la nature, mais de retarder les outrages de l’âge. Si ce n’était pas le cas, on se demande bien pourquoi et comment, du milieu du siècle dernier au début de celui-ci, l’espérance de vie aurait gagné en moyenne pas loin d’une vingtaine d’années sous nos latitude. Ne serait-ce pas, un petit peu, parce que la médecine et l’hygiène de vie ont fait des progrès sur lesquels il serait bien bête de cracher?

NB – Celles et ceux qui verraient dans ce qui précède une sorte de plaidoyer pro domo de l’auteur auraient bien raison: celui-ci n’a nullement envie de les abandonner dans deux ans!

Didier Fleck

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